La coulisse de campagne (4)

La Convention des Insoumis à Lille a été un défi relevé de haute main. Vu de l’extérieur on ne se représente pas facilement ce qu’est un évènement de cette nature. Il y avait les difficultés habituelles de toute réunion en nombre : salle, transports hébergements, organisation et tenue d’un déroulé des travaux. Il s’y ajoutaient ici toutes les exigences particulières de la vie d’un mouvement politique naissant. Et surtout d’un mouvement qui n’est pas un parti et ne veut pas l’être. Sachez que rien dans ce qui fut fait ne le fut hors du cadre de la théorie de la révolution citoyenne telle que j’en ai résumé les grands traits dans « l’ère du peuple ». « Le peuple en réseau » était préfiguré par le travail collectif du Mouvement ce jour-là, comme dans l’ancien temps le « parti de classe » était censé préfigurer « la classe » en action.

Les onze heures de télévision en direct sur internet (sans un seul pro de la télé pour nous aider) montrant d’un bout à l’autre les lieux, les personnes et les travaux, la présence simultanée des tweets et sms pendant les interventions visibles dans la salle, les votes en ligne avec leurs pics et leur creux, les sept mille personnes présentes en ligne aux moments cruciaux, tout correspondait à cette idée d’un mouvement « sans bord ». Nous le découvrions en même temps que nous l’animions.

Volontairement retranché pendant toute la durée du samedi pour ne pas fausser le sens de ce qui était donné à voir, j’ai suivi sur un écran comme plusieurs milliers de personnes le déroulement des prises de paroles et témoignages. J’y voyais la concrétisation de ce « parti sans murs »  que je voyais déjà dans les assemblées contre la constitution européenne. Je le dis avec l’espoir que ces questions de fond, théoriques d’abord puis tout de suite très pratiques, parviennent à percer le blindage de l’indifférence parfois sarcastique de tant de personnes qui ne se rendent souvent plus compte qu’elles sont restées coincées dans un glacis mental pétrifié au siècle précédent.

Dans la dispute sur ma candidature je suis frappé de voir que les causes du succès de notre campagne actuelle ne sont jamais analysés. Jamais il n’est supposé que nous soyons en train de mettre en œuvre un mode d’action précis en relation avec une pensée théorique. Jamais il n’est observé comment nous nous y prenons. Ni pourquoi et comment les réseaux sociaux sont davantage pour nous qu’un truc de communication. Je regrette les débats dont je suis ainsi privé. Mais je ne me lamente pas. On ne peut contrer ce qu’on ne comprend pas. Je ricane en pensant à tous les gargarismes de ceux qui prononçaient naguère en un seul mot « podemossyriza » et s’émerveillaient de la queue de cheval de Pablo Iglesias comme emblème d’une décontraction qui ne serait jamais la mienne. Ceux-là se lancèrent ensuite au débotté dans toutes sortes d’improvisations numériques comme si l’outil pouvait remplacer la pensée, la ligne et la volonté ! Leur noyade successive dans un basisme morbide et une suite de déroutes drôlatiques ont conclu l’égarement et la supercherie qui s’y trouvait incrustée.

Je me faisais encore la remarque ce soir-là, à la maison de l’Amérique latine à l’ouverture du dialogue organisé par « mémoire des luttes » entre Chantal Mouffe et moi sur le thème du « populisme de gauche ». Salle comble. Huit cent inscrits en deux heures, six cent refus à opposer ! Mais où était la fine fleur de ceux qui me flétrissent sur ce thème à longueur d’années, éditocrates et grands innovateurs de tous acabits ? Et les admirateurs de « podemossyriza » qui aurait pu voir de leurs yeux et entendre de leurs oreilles Chantal Mouffe, la figure de proue avec laquelle Inigo Erejon, le penseur de la transversalité populiste dans Podemos, a fait un livre !

Quelle époque ! Ces gens ne s’intéressent à rien dès qu’il faut faire un effort. Je peux dormir tranquille. Tout leur sera toujours une surprise. Pour l’instant ils cherchent une candidature providentielle pour sauver…, sauver quoi déjà ? Peu importe qui, peu importe quand,  du moment que ce n’est pas Mélenchon. Surtout que Mélenchon c’est devenu un programme en plus de sa détestable personne ! Il faudrait réfléchir, discuter que sais-je encore au lieu de se répartir les circonscriptions et faire des phrases avec « la dynamique du rassemblement sur un socle minimum ». L’horreur, quoi ! Alors que l’essentiel, comme l’aurait dit un immense chef du PS c’est de « pouvoir raconter une belle histoire », si l’on en croit le journal « les InRock ». La belle histoire nous l’écrivons mètre par mètre, par la contagion de l’insoumission sur le terrain.