Pourquoi s’intéresser aux élections européennes et pas seulement aux luttes locales ?

dans A la Une - Européennes 2019, Élections européennes 2019, Prune Helfter-Noah

Introduction au lancement des comités d’appui de Prune Helfter-Noah, candidate aux élections européennes. 

« La plupart d’entre vous êtes très impliqués dans des luttes locales qui vous paraissent sans doute très loin de ce qui se joue à Bruxelles.
En parlant de luttes locales, je pense bien sûr d’abord à la catastrophe de la rue d’Aubagne, à ses 8
morts et aux plus de 1 600 personnes (estimations au 1er janvier 2019) qui ont été évacuées de leur logement. Je pense aussi à l’état de délabrement avancé des écoles maternelles et élémentaires, mis en lumière, une nouvelle fois, à l’occasion de l’opération peinture de l’école de la Viste cet été. Je pense à l’arrachage des arbres de la Plaine, aux ralentisseurs de Maison blanche obtenus sous la pression des habitants après plusieurs accidents de la circulation ou encore au surmenage des personnels hospitaliers qui travaillent dans des conditions matérielles de plus en plus difficiles.

Quel rapport avec l’UE, me direz-vous ? Tout ça n’est-il pas seulement la faute du maire ?

La réponse est non. Pour plusieurs raisons.

Bien sûr, l’équipe municipale porte une responsabilité indéniable dans le retard pris par la ville en
matière d’aménagement urbain, de transports, d’entretien des écoles, etc. Mais Marseille n’est pas un royaume autonome hors de la République française. Celle-ci a donc nécessairement une
responsabilité dans les dysfonctionnements que connaît la cité phocéenne. Et, jusqu’à preuve du
contraire, la France est l’un des Etats membres de l’UE, ce qui n’est pas sans lien avec l’état de la
ville. Voyons pourquoi.

Première raison : l’austérité budgétaire.

Qu’est-ce que l’austérité budgétaire ? C’est la politique économique qui consiste à réduire les
dépenses publiques, c’est-à-dire les investissements, les frais de personnel et les autres frais de
fonctionnement de l’Etat et des collectivités locales.
Cette politique est justifiée, par ceux qui la défendent, par deux éléments principaux. D’abord,
réduire les dépenses publiques permettrait de diminuer la dette publique et par conséquent de limiter le montant des intérêts payés sur cette dette. Ensuite, baisser les dépenses publiques entraînerait une augmentation de la dépense privée, c’est-à-dire de la consommation et de l’investissement des ménages et des entreprises.

Mais cette argumentation se heurte à deux difficultés majeures.

En premier lieu, l’austérité a un effet récessif sur les ménages : quand on baisse les salaires nets
des fonctionnaires, le montant des pensions des retraités ou les prestations sociales, on touche
directement au portefeuille de nos concitoyens, qui n’ont souvent pas d’autre choix que de limiter
leur consommation. Et cette baisse de la consommation met les entreprises en difficulté puisque
sans consommation, celles-ci ne peuvent écouler leur production. En d’autres termes, la baisse de la
demande des ménages génère une baisse de l’offre des entreprises, et entraîne toute l’économie dans un cercle récessif vicieux, puisque les entreprises sont, in fine, poussées à licencier du personnel devenu en surnombre.

Outre cet effet récessif, la baisse des dépenses publiques a des conséquences structurelles
extrêmement profondes
et que nous connaissons bien à Marseille. Je veux parler de l’austérité
budgétaire qui se traduit par un investissement insuffisant dans les infrastructures et les services :
réseau ferré, transports en commun, écoles, routes, établissements culturels, infrastructures
sportives… Quand les frais de fonctionnement et d’entretien des infrastructures sont insuffisants par rapport aux besoins, ces infrastructures se dégradent, deviennent inutilisables et déclenchent des drames parfois mortels. Cette situation éloigne aussi de potentiels entrepreneurs privés qui préfèrent s’implanter dans des environnements qui ne dysfonctionnent pas.
Résultat : contrairement à ce qu’imaginent ses défenseurs, une politique d’austérité budgétaire
plombe la consommation, le carnet de commandes des entreprises et détourne l’arrivée de nouveaux investisseurs privés.

Le problème, c’est que cette politique d’austérité budgétaire est imposée par l’Union européenne. Non pas que les députés européens aient décidé, démocratiquement, de l’appliquer. Si
c’était le cas, il « suffirait » de remporter les élections européennes pour changer de politique. En
fait, cette politique est rendue obligatoire par les traités européens, qui constituent en quelque sorte la constitution de l’UE. Le traité de Maastricht en 1992, puis le Pacte de stabilité et de croissance en
1997, et le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance en 2012, ont bâti un système
dans lequel les Etats membres ont l’obligation d’assurer l’équilibre des finances publiques, voire de
dégager un excédent budgétaire. S’ils échouent ou s’y refusent, les Etats membres s’exposent à la
remise en cause de leur budget national par la Commission européenne, au mépris des principes
démocratiques les plus élémentaires, et à des sanctions financières.

Aujourd’hui, même avec un maire insoumis, même avec un Président de la République qui voudrait
relancer l’économie par la dépense publique, les règles de l’Union européenne, si on continuait à les
respecter, empêcheraient Marseille comme la France de mener une politique ambitieuse qui
redonnerait du pouvoir d’achat aux habitants, améliorerait les conditions de travail des
fonctionnaires et investirait dans une véritable planification écologique.

Deuxième raison : le dogme de la concurrence libre et non faussée

De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une vieille idée des économistes libéraux selon laquelle le libre jeu du
marché, sans intervention de la puissance publique, dans lequel le capital et le travail sont mobiles,
garantirait la meilleure allocation des ressources et la plus grande efficacité économique.
Au nom de ce dogme, l’Union européenne a inscrit dans les traités l’élimination des services publics, qui doivent être gérés, comme tout service, par des entreprises privées en concurrence les unes avec les autres. C’est ce qui explique, à partir des années 1990, l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire, des télécommunications, de la distribution de l’eau, du marché du gaz et de l’électricité, des barrages hydroélectriques, etc. Mais les résultats escomptés, principalement la baisse des prix, ne se sont pas produits. Au contraire : nous avons aujourd’hui à la fois une hausse des prix et une baisse de la qualité.

Pourquoi cet échec ? Principalement parce que ces services ont cette particularité qu’ils nécessitent
la construction et l’entretien d’infrastructures lourdes très coûteuses qui, faute d’être prises en charge par la puissance publique, se dégradent très rapidement. Pour faire des bénéfices, les opérateurs privés se concentrent alors sur les tronçons les plus rentables, les clients les plus solvables, et délaissent l’objectif de satisfaction de l’intérêt général poursuivi par la puissance publique gestionnaire des services publics.

Aujourd’hui, même avec un maire et un Président de la République insoumis, la France s’exposerait
à des amendes très lourdes de la part de la Commission européenne si elle décidait d’intervenir plus
directement dans l’économie en remettant la main sur les services publics essentiels.

Troisième raison : la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE)

La politique monétaire est, avec la politique budgétaire, un instrument aux mains des Etats
souverains dotés d’une monnaie, pour influencer les conditions macroéconomiques du pays.

Une politique monétaire expansive peut ainsi, en baissant les taux d’intérêt, favoriser
l’investissement et relancer l’économie. Une politique monétaire restrictive, en augmentant les taux
d’intérêt, aura, à l’inverse, pour effet de réduire l’investissement et la surchauffe de l’économie, et de
lutter contre l’inflation.

Avec le lancement de l’euro et la création de la BCE, un choix a été fait une fois pour toutes
par les traités européens :
assigner pour unique objectif à la Banque centrale européenne la
stabilité des prix et lui interdire de prêter aux Etats. Ce sont deux différences majeures avec les
statuts de la Réserve fédérale des Etats-Unis, dont la mission première est de veiller au plein-emploi
et qui peut acheter des obligations émises par l’Etat fédéral. Ne pouvant se financer auprès de la
Banque centrale européenne, les pays de la zone euro sont livrés aux humeurs des marchés
financiers. D’où l’importance du « spread », l’écart de taux entre les obligations sur la dette publique
allemande et les obligations sur la dette des autres Etats membres : une dette publique qui serait
considérée, par les marchés financiers, comme trop élevée par rapport aux objectifs assignés par les
traités s’exposerait à une hausse de la prime de risque demandée par les marchés financiers, et donc une hausse des taux d’intérêt sur la dette, alimentant le gonflement de la dette elle-même.

Aujourd’hui, dans le cadre de la monnaie unique imaginée autour du dogme de la stabilité des prix,
la France, quels que soient ses dirigeants, est soumise à l’irrationalité des marchés financiers et est
contrainte d’en tenir compte pour décider de sa politique budgétaire. Je vous renvoie au premier
point développé quant à l’importance d’avoir les mains libres pour mener une politique budgétaire
expansive.

Pour conclure, les élections européennes paraissent à beaucoup d’électeurs arides et loin de leurs
préoccupations. J’espère vous avoir convaincu que les règles européennes entourant la politique
budgétaire, la gestion des services publics et la politique monétaire ont cependant une influence
déterminante sur la façon dont sont menées les politiques nationales, et même locales. »