photo : Patrice Gravoin

Gilets jaunes : vers une Assemblée Constituante ?

dans Bastien Lachaud, Nos parlementaires

Nous entrons dans la quatrième semaine de mobilisation des « gilets jaunes ». Le mouvement a atteint un point critique. Sa diffusion sur tout le territoire est le premier indice de ce changement de statut. Le soutien populaire massif qu’il recueille ne se dément pas.

Le peuple a laissé éclater sa colère

Le peuple français était depuis longtemps en colère froide, en grève civique. Les taux d’abstention croissant à toutes les élections ont marqué, non un désintérêt de la chose publique, mais un dégoût, un refus de cautionner un système pourri dont il savait qu’il était juste là pour faire semblant d’exercer la souveraineté populaire. Refusant de s’y investir, le peuple subissait plus qu’autre chose les décisions des autres.

Aujourd’hui, le peuple a laissé éclater sa colère. Une colère chaude, agissante. Les petites colères accumulées forment une grande colère populaire, qui n’est plus sourde, mais cherche à se manifester. La prise de contrôle des routes et des ronds-points, axes vitaux du pays, et symbole d’une société qui a externalisé ses fonctions vitales dans de vastes zones, en dehors des villes, en est le symbole. Partout les gens s’organisent pour demander les moyens de vivre dignement.

La contestation du pouvoir en place revêt aujourd’hui toutes les formes possibles. Il y a bien sûr des actions violentes, ce sont celles qu’on voit principalement dans les médias. Le gouvernement a cherché à les mettre en scène. Il croyait qu’elles permettraient de discréditer, de diviser pour mieux régner. De casser le soutien populaire à un mouvement qui serait présenté comme violent, excluant. Il n’en a rien été, au contraire, le soutien populaire se maintient, voire se renforce. Après les échauffourées de ce week-end, il est devenu évident que cette instrumentalisation ne fonctionne pas. C’est le gouvernement qui attise la colère par son incompréhension et son mépris.

Le gouvernement sape le consentement à l’autorité de l’État

Le gouvernement joue à un jeu dangereux, qui consiste à scier la branche sur laquelle il est assis. Le peuple consent à l’autorité de l’État à certaines conditions. Notamment que l’exercice de cette autorité soit perçu comme juste et légitime. Ce qu’on a vu samedi au pied de l’Arc de Triomphe est fondamental. Les forces de l’ordre n’ont pas été débordés. C’est leur autorité qui a été contesté par tou·te·s les manifestant·e·s. D’ordinaire, nous leur reconnaissons une autorité, de limiter la circulation, et même l’usage de la force, en tant que représentants de l’autorité de l’État. Le monopole de la violence légitime est un fondement de l’État moderne.

Mais cette fois-ci, le rôle des forces de l’ordre n’a pas été admis par le grand nombre. Leurs méthodes, leurs objectifs sont apparus illégitimes et la violence de leur action n’a pas suffi à faire reculer les manifestant·e·s. La plupart était venue avec des intentions pacifiques tout en étant instruit·e·s des risques de débordement.

Plus encore, c’est le consentement à l’impôt qui est en jeu. L’augmentation des taxes sur le carburant qui pèsent sur la vie quotidienne des gens, est cruellement mise en face de la suppression de l’ISF qui a offert le même montant aux plus riches. On en demande toujours plus aux gens, mais ils ont toujours moins de services publics, toujours plus éloignés de lieux de vie. Le principe de l’impôt est de mutualiser des ressources pour pouvoir payer tous ensemble ce qu’on ne pourrait pas payer soi-même, un service public de l’éducation, de la santé, ferroviaire, postal, etc. Mais pourquoi toujours payer tant et plus pour à la fin se retrouver avec toujours moins ? Voilà les raisons de la colère.

Le peuple a besoin de démocratie, pas d’autoritarisme

Nous voilà donc entrés dans un moment très périlleux. Le risque d’une fuite en avant est sérieux. Certain·es ont commencé à glapir qu’il faudrait utiliser l’armée, déclarer l’état d’urgence… Pourquoi pas l’état de siège pendant qu’on y est ? Il est bien prévu par la Constitution en cas d’insurrection armée.

C’est un contre-sens total. Ce qui fait tenir la société, ce ne sont pas les coups de fouet : c’est la libre adhésion à un ordre social, le respect de l’autorité des instituions. C’est toute l’idée du contrat social. Les individus consentent à céder un peu de leur liberté, parce qu’ils reçoivent une liberté politique équivalente. Par la délibération démocratique, ils peuvent obtenir d’autres biens : la sécurité, un système public de santé ou d’éducation, la solidarité, la prospérité, la défense des plus faibles.

Le discrédit est donc très avancé. Il s’est poursuivi avec l’affaire Benalla au cours de laquelle il est apparu clairement que le Prince et ses sbires se croyaient au-dessus des autres et de la loi.

Nous sommes donc à la croisée des chemins. Quelque chose est brisé dans la relation des Français·es avec l’autorité de l’État. Même les personnes de l’administration habituellement courroie de transmission ne croient plus à leur mission. La fatigue et la lassitude pèsent aussi sur leurs épaules. Pour les forces de l’ordre, la dureté de leurs conditions de travail se combinent au sentiment d’absurdité. À quoi rime de charger des manifestant·e·s dont les conditions de vie, les intérêts sont si proches des leurs ?

La légitimité de l’élection de Macron est remise en cause

Problème : il est le fondement et la clé de voute de toutes les institutions. Emmanuel Macron a lui-même reconnu avoir pris le pouvoir « par effraction » ; c’est le mot qu’il a employé. De fait, la stratégie consistant à reproduire le deuxième tour de 2002 face à l’héritière Le Pen lui garantissait la victoire. Mais elle ne signifiait pas l’adhésion à son « projeeeeeeet ! ». Nous l’avions dit.

À peine élu, il a feint de croire qu’il avait toute la légitimité pour gouverner par ordonnance. Il a donc miné le pouvoir parlementaire. Il a étouffé les syndicats en faisant mine de les écouter. Aujourd’hui, la révolte s’exprime à la base et refuse tout intermédiaire.

Le sentiment s’est répandu l’argent décide de toute façon, que le pouvoir échappe aux élu·e·s, que la plupart ne représentent que les riches, que l’intérêt privé se substitue à l’intérêt général. Ce sentiment est très légitime. Les faits lui donnent raison.

Le peuple français est profondément politique

À tout cela s’ajoute les moyens politiques qui sont à la disposition des citoyen·ne·s. Dans notre pays où la tradition révolutionnaire est si prégnante, le désir de démocratie directe trouve de nouveaux supports.

C’est ainsi que les gilets jaunes ont commencé à élaborer des revendications plus précises, tout en refusant de se doter de porte-parole. L’idée même de représentation est devenue suspecte. On comprend bien pourquoi. Lorsque le gouvernement cherche des interlocuteurs il se heurte à une fin de non-recevoir. C’est inédit. C’est enthousiasmant. Celles et ceux qui descendent dans la rue depuis quatre semaines n’aspirent pas à avoir quelqu’un qui parlent pour eux, mais à parler eux-mêmes. Dès lors, la sortie de crise ne peut pas passer par les moyens traditionnels, des hauts comités, des grands raouts institutionnels ou autres commissions théodule.

Mais on sent bien que rejouer la même pièce avec les mêmes personnages ne règlera pas grand-chose.

On voit dans le mouvement des gilets jaunes la culture politique profonde du peuple : c’est une culture politique révolutionnaire. Quand le pouvoir faillit, le peuple prend les choses en main, monte des barricades pour rappeler au politique que c’est lui et lui seul la source de toute légitimité de tout pouvoir. Rien ne peut se faire contre son avis. Aucune force de l’ordre ne peut faire face à la détermination du peuple qui se soulève.

La solution est la refondation de la règle démocratique par le peuple lui-même : Constituante !

C’est la règle du jeu démocratique elle-même qui doit être redéfinie : c’est une constituante qui doit être appelée, pour enfin faire naître une 6e République. C’est le seul moyen de ne pas rendre stérile ce mouvement des gilets jaunes. Ce n’est pas un Mai 68 à l’heure de facebook : c’est autre chose. Il faudra trouver une autre réponse politique.

La constituante, c’est le moyen d’offrir un débouché politique au mouvement des gilets jaunes. C’est le moyen de rendre utile cette faim de discussion politique qui s’impose partout dans le pays. Des hommes et femmes pas forcément en accord sur tout, se mettent d’accord sur l’essentiel. Qu’est-ce que cette essentiel, sinon la règle du jeu politique qu’est la Constitution ? Dans quel cadre acceptons-nous désormais de régler nos désaccords ? Quelles sont les conditions qu’il faudra désormais remplir pour que les lois soient pleinement des lois et qu’on leur obéisse même si elles nous déplaisent ? À quelles conditions, les élu·e·s pourront dorénavant prendre des décisions sans être frappés d’illégitimité ? Voilà les questions auxquelles les gens veulent et sont prêts à répondre.

Il faut laisser à notre peuple la possibilité d’inventer des institutions politiques nouvelles. Lors de l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a porté l’idée de la Constituante pour forger une 6e République, c’était le premier point de notre programme. Car la France insoumise n’a pas proposé de Constitution toute prête : et pour cause. Lors d’un processus constituant, c’est le peuple qui se refonde lui-même et décide de nouvelles règles du jeu. Il est donc inconcevable de proposer une Constitution clé en main. Le texte constitutionnel doit émerger du processus lui-même.

Pour autant, les grandes lignes n’en sont pas inconnues. Il est évident que la possibilité de révoquer les élu·e·s est à l’ordre du jour : que peut signifier d’autre de manifester aux cris de « Macron démission ! » ? La question de la représentativité des élu·e·s est bien sûr au cœur des préoccupations : la question du tirage au sort va forcément se poser ; de même celle du cumul des mandats, des prérogatives de chacun·e·s…

La question des moyens de la participation directe à la décision politique est encore plus brûlante. On peut déclarer ses impôts en deux clics mais on ne pourrait pas voter ? Comment pourrait-on faire cela ; en réservant des « niches parlementaires d’initiatives citoyennes » ? En créant un espace numérique publique de pétitions ? Faut-il réserver ces nouveaux mécanismes à un certain type de question ? par exemple, le budget annuel de l’État ou les questions de défense ? La question écologique qui est au cœur du mouvement ne sera sans doute pas oubliée. La règle verte a des très bonnes chances d’être retenue par de futur·e·s citoyen·ne·s constituant·e·s. La question du contrôle démocratique des médias et des technologies de communication pourrait aussi émerger.

À vrai dire c’est un foisonnement de possibilités et de questions qui s’ouvrent… Sur tous les ronds-points où se trouvent des gilets jaunes, des clubs pourraient se former. On pèsera le pour et le contre de chaque proposition : un bourdonnement d’idées pourrait alors remplacer le tohu-bohu des manifestations sans issus et des coups de matraque.

Les gilets jaunes signent le grand retour du peuple sur la scène politique. Tout est à réinventer. Notre peuple à la force, la patience, la discipline et l’intelligence nécessaire pour cela. Confions-lui les destinées de son pays. Il n’est que temps !