En marche arrière avec la République des lobbys

dans À la une, Éditos, Gabriel Amard

Article publié initialement sur le site de Gabriel Amard, gabrielamard.eu, le 26 octobre 2018, à cette adresse.

Après 3 remaniements et le départ de 7 ministres dont 3 ministres d’Etat en 18 mois, l’entrée au gouvernement de l’énarque Emmanuelle Wargon révèle une nouvelle fois les relations malsaines pour notre démocratie, que la Macronie entretient avec les pouvoirs économiques.

Camarade de promotion d’Edouard Philippe, passée par la Cour des comptes et divers cabinets ministériels, Mme Wargon a surtout été directrice générale des affaires publiques et de la communication chez Danone depuis 2015, traduisez, lobbyiste en chef. Danone, entreprise du CAC 40, 4ème pollueur mondial de plastique et membre des 25 entreprises françaises qui épuisent le plus l’écosystème. Autrement dit, moins deux mois après que Nicolas Hulot ait claqué la porte du gouvernement dénonçant l’emprise des lobbys, E. Macron nomme une lobbyiste de l’industrie agroalimentaire au poste, tenez-vous bien, de secrétaire d’Etat auprès du Ministre de la transition écologique et solidaire. Et on ne peut pas dire qu’elle ait chômé à son poste de lobbyiste. En témoignent les déclarations de Danone à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), faisant état de pas moins de 11 opérations de lobbying sur le dernier semestre de 2017 et de dépenses de lobbying allant de 200 000 à 300 000 € sur la même période. Nul doute que Emmanuelle Wargon saura mettre désormais toute cette fougue travailleuse au service de l’Etat et de l’intérêt général. Elle pourra d’ailleurs compter sur l’aide de Brune Poirson, déjà secrétaire d’Etat à la Transition écologique et ex responsable de Véolia Inde, société qui a reçu le prix Pinocchio désignant les multinationales aux plus mauvaises actions environnementales. Quelle équipe !

Mais Emmanuel Macron n’en est pas à son coup d’essai, la nouvelle secrétaire d’Etat venant renforcer le petit bataillon de lobbyiste déjà en poste au plus haut niveau de l’Etat. Le chef du gouvernement lui-même, Edouard Philippe, a assuré ces fonctions pour Areva de 2007 à 2010, tout comme le porte-parole du gouvernement, Benjamin Grivaux, pour le géant de l’immobilier Unibail Rodamco de 2014 à 2016.

Et que dire du nouveau Ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, qui à peine arrivé, provoque l’ire des écologistes en affirmant que « c’est aux scientifiques de faire la preuve ou non qu’il y a des conséquences à l’usage des pesticides ou pas. (…) Il y a peut-être des soupçons mais aucune preuve scientifique ». Faut-il rappeler à monsieur le Ministre la condamnation prononcée par le tribunal de Floride à l’encontre de Monsanto à verser 289 millions de dollars (montant ramené à 78 millions de dollars) à un jardinier atteint d’un cancer ? Le tribunal aurait-il basé sa sentence sur aucun fondement scientifique ? Que penser du classement du glyphosate par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) en « cancérogène probable » ? Que penser quand l’Inserm a conclu en 2013 qu’il pourrait exister une association entre l’exposition à des pesticides et la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate et certains autres cancers ?

Et quand bien même le doute persisterait, faut-il rappeler à M. Guillaume le principe de précaution ? Faut-il lui rappeler qu’il se doit, en tant que Ministre, être au service de l’intérêt général et non des fabricants et utilisateurs de pesticides ? Cette posture de déni se retrouve dans le vote de M. Guillaume, alors sénateur, contre l’amendement à la loi Agriculture et Alimentation visant à interdire le glyphosate d’ici 3 ans en France. Soyons assuré.e.s que la FNSEA se réjouit de voir ses positions en bonne place au ministère de l’agriculture.

Ces nominations successives sont l’illustration parfaite de ce que l’on appelle le pantouflage ou revolving-door. Un « marché du travail » oligarchique où les grandes entreprises privées viennent débaucher des hauts fonctionnaires. Ces allers-retours entre public et privé de dirigeants politiques sapent la confiance en notre système politique et sème le doute quant aux buts réels des réglementations adoptées entre intérêt général et intérêts particuliers. Le lobbying est devenu la nouvelle gangrène de notre démocratie, sacrifiant l’intérêt général sur l’autel d’intérêts industriels particuliers. Pire encore ces nominations nous amènent à ce constat accablant : avant les lobbyistes se cachaient pour influencer la décision politique, en Macronie, ils sont désormais au pouvoir. C’est le nouveau monde.