Notre expérience européenne, c’est l’humanisme !

dans Élections européennes 2019, Marie Duret-Pujol

Discours du meeting de Bordeaux, 29 avril 2019, par Marie Duret-Pujol, candidate aux élections européennes.

Il paraît qu’une certaine candidate a des problèmes de mémoire, ou plutôt des problèmes avec le passé, plus exactement avec son passé. Dans cette salle, je suis sûre que le passé, notre passé, n’est pas un problème. Il est même une fierté. Notre histoire, c’est celle de la Grande Révolution de 1789, sa devise « Liberté, égalité, fraternité » qui claque encore aujourd’hui, tant elle continue d’être le mot d’ordre de toutes les révolutions citoyennes qui émergent. 

Il en a fallu des actes de gilets jaunes pour que les médias finissent par renoncer à les associer à l’extrême-droite, au racisme, à l’homophobie ou bien encore au nationalisme. Et encore est-ce du bout des lèvres ou du bout des doigts que les journalistes reconnaissent que c’est la démocratie qui est demandée, c’est-à-dire le respect de la volonté générale, autre nom de la fraternité républicaine, la justice fiscale c’est-à-dire l’égalité, le droit de manifester c’est-à-dire la liberté

Oui, il flotte dans notre pays comme une envie de République, de nouvelle République, de celle que nous appelons à la France insoumise la VIème République.

Alors bien sûr, dans cette ambiance, sans doute nombreux et nombreuses sont celles et ceux qui se sentent étrangers et étrangères aux élections européennes. Quand ce n’est pas tout simplement la question « à quoi bon voter ? » qui est posée, c’est à tout le moins « à quoi bon voter pour désigner des députés d’un parlement qui n’a pas de pouvoir, au sein d’une entité politique, l’Union européenne, qui la source de nombre de nos maux ? ».

C’est à ces concitoyens et à ces concitoyennes que nous avons à répondre. Certes, parce que nous souhaitons convaincre et recevoir le plus grand nombre de suffrages. Mais aussi parce que nous croyons que la révolution citoyenne peut passer par les urnes.
Rêvons un instant d’un score de plus de 30% pour notre liste (s’il n’est pas interdit de rêver, il n’est pas interdit non plus de tout faire pour réaliser ses rêves !). Qui peut nier qu’il s’agirait d’un coup de tonnerre dans l’Europe entière ? Et en France, quelle claque démocratique recevrait le sourd et aveugle président de la Vème République ? 

Commençons donc par rappeler cette évidence à toutes celles et à tous ceux que nous rencontrons, avec qui nous discutons : un bulletin France Insoumise dans l’urne le 26 mai, c’est un moyen sûr et efficace de dire une nouvelle fois ce que nombre d’entre nous exprimons, d’acte en acte, de rond-point en rond-point, depuis le 17 novembre.

Ce bulletin, nul ne peut le confondre avec l’extrême-droite et le nationalisme, nous sommes internationalistes et fiers de l’être ;
nul ne peut le confondre avec le social-libéralisme, fut-il déguisé en social-démocratie, nous combattons la co-gestion du parlement européen entre la droite et les socio-démocrates européens ;
ce bulletin, nul ne peut le confondre avec le productivisme destructeur du seul éco-système qui permet la vie humaine puisque nous proposons de sortir de l’orthodoxie budgétaire qui interdit les investissements nécessaires à la mise en œuvre de la transition écologique.

Le bulletin France insoumise, c’est le bulletin de la révolution citoyenne !

Mais, dira-t-on, c’est une élection européenne et non une élection nationale. C’est vrai comme il est vrai que le président Emmanuel Macron est le petit télégraphiste de la Commission européenne dont il reprend servilement les recommandations, c’est-à-dire les ordres. Remercions, du reste, Laurent Joffrin – et celui qui lui a répondu dans Libération, Jean-Luc Mélenchon – d’avoir mis des mots explicites pour une fois sur cette réalité. « Quoi, s’est-il exclamé (je devrais dire a-t-il vociféré, a-t-il éructé), quoi donc, a vociféré Laurent Joffrin, vous, Monsieur Mélenchon, vous prétendez sortir des traités, c’est-à-dire vous affranchir de la règle européenne ? » « Oui, lui a expliqué tranquillement Jean-Luc Mélenchon. Oui, mille fois oui, nous sortirons du carcan des traités européens s’il n’est pas possible de faire autrement ».

À tous ceux et à toutes celles qui s’étranglent devant cette annonce, nous leur disons avec calme et avec détermination qu’il y a quelque chose de plus fort encore que la règle, ce quelque chose c’est le choix. Oui, en démocratie, nous choisissons la règle et lorsqu’elle ne nous convient pas, nous choisissons de la changer. C’est l’esprit même de la loi que d’être l’expression de la volonté générale. 

En démocratie, il n’y a pas de loi que le peuple ne puisse changer,
pas de règle qui ne puisse être récusée si la majorité le décide.

Je le dis ici, à Bordeaux, au nom certes de la France insoumise dont je suis une candidate sur la liste à l’élection européenne du 26 mai prochain, mais aussi au nom de notre passé, notre passé c’est-à-dire le passé auquel nous nous rattachons, nous les insoumises et les insoumis.
Personne ne m’en voudra, j’imagine, si de ce passé commun, je m’attache quelques instants à discuter nos grands penseurs girondins, non pas tant parce qu’ils sont girondins que parce que je crois leurs pensées utiles au débat européen.
Commençons par Montesquieu qui écrivait dans l’Esprit des lois : « le suffrage par le sort est de nature de la démocratie ; le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie » (Esprit des lois, II.2, cité par Manin 2012, 98). Oui, pour Montesquieu, l’élection en tant que telle n’est pas l’esprit de la démocratie. Pourquoi ? Si l’élection correspond à l’aristocratie, dit-il, c’est parce qu’elle permet de désigner les élites naturelles, reconnues comme telles par le peuple. Qui ne voit aujourd’hui au niveau européen qu’une élite s’est constituée, à l’abri de l’intervention populaire, abri qui porte un nom et un seul, les traités ? Il ne s’agit pas ici d’opposer comme le faisait Montesquieu le tirage au sort à l’élection, la démocratie à l’aristocratie, même s’il n’est pas inutile de rappeler ce qu’il défendait vraiment, lorsqu’il défendait le gouvernement représentatif, un gouvernement aristocratique et non un gouvernement démocratique.
Non, ici, il s’agit d’affirmer haut et fort notre envie de démocratie, en France bien sûr, mais aussi en Europe. Pourquoi en Europe ? Parce que c’est l’échelle pertinente de l’action politique pour nombre des problèmes que nous avons à résoudre.
Dès lors, réfléchissant avec Montesquieu, nous pouvons dire que, parce que nous sommes des partisans de la démocratie, que nous ne voulons pas voter pour désigner les membres d’une élite qui respectera les règles, c’est-à-dire qui nous les imposera ; nous ne voulons plus que les traités soient opposés à la volonté générale que nous prétendons représenter.

Nous voulons désigner des candidats et des candidates qui changeront les règles.

Voilà pourquoi il faut voter le 26 mai pour la liste présentée par la France Insoumise, pour en finir avec l’aristocratie dirait Montesquieu, nous disons nous les insoumises et les insoumis, pour en finir avec l’oligarchie. Nous, nous ne pensons pas, comme Jean-Claude Junker, qu’il n’y a pas de démocratie hors des traités. Nous, nous pensons que la démocratie fait, et défait si nécessaire, les traités. Voilà notre première contribution girondine au débat européen : le peuple, la démocratie contre l’oligarchie européenne !

Pour la seconde, je vais m’intéresser à un ancien maire de Bordeaux, Michel de Montaigne, maire de Bordeaux entre 1581 et 1585. Je profite de l’occasion pour mentionner qu’en 1583, avec ses conseillers, il rédigea un cahier de doléances dans figure la préconisation suivante : 

« Toutes impositions doivent être faites également sur toutes personnes, le fort portant le faible, et qu’il soit très raisonnable que ceux qui ont les moyens plus grands, se ressentent de la charge plus que ceux qui ne vivent qu’avec hasard et de la sueur de leur corps » (cité par Desan 2018, 29). 

Mais ce n’est pas cette exigence de justice fiscale qui m’intéresse aujourd’hui. Le détour par Montaigne que je vous propose n’a qu’une seule ambition : puiser à la source de l’humanisme pour alimenter le débat européen.
Car oui, pour nous les insoumis et les insoumises, le passé européen, celui des humanistes par exemple, n’est pas une affaire de racines ou de tradition. Parce que l’humanisme est à tout le monde, à chacune et à chacun d’entre nous, il est destiné à nourrir la réflexion de tous les êtres humains.  

Si nous revendiquons l’humanisme comme patrimoine, il n’est pas notre propriété. Il est la reconnaissance de l’égale lumière de la raison qui est en nous. Sans reconnaissance préalable, pleine et entière de l’égalité des citoyens et des citoyennes en raison, pas de démocratie possible. Et c’est bien cette égalité-là que l’élite européenne nous dénie au nom de leur supposé expertise ou de leurs traités et de leurs règles. Leur raison, ce sont les traités ; leur raison, c’est le marché, la concurrence, des individus auto-entrepreneurs de leur existence.

Avec Montaigne, opposons à leur raison néolibérale notre expérience. Citons-le (je traduis en français moderne) : 

« Il n’est pas de désir plus naturel que le désir de connaissance. Nous essayons tous les moyens qui peuvent nous y mener. Quand la raison nous fait défaut, nous y employons l’expérience » (livre III, chapitre 13 « De l’expérience »)

Avant d’appliquer à la réalité de l’Union européenne ce précepte, comprenons-le dans son temps.
Montaigne a vécu les guerres de religion. Il a vu des vérités contradictoires se fracasser les unes contre les autres, des vérités irréconciliables, des vérités que nulle raison ne parvenait à départager. Et il a lui-même exprimé son incapacité à trancher entre les deux grands partis qui s’affrontaient.
Combien d’électeurs et d’électrices ne savent plus où est la vérité ? Combien se sentent perdu.e.s surtout lorsque des éditorialistes opposent à toute critique de l’Union européenne le risque du nationalisme et de la guerre ?

Avec Montaigne, opposons donc notre expérience à cette raison. Non, notre expérience ne nous dit pas que nous serions pris entre la règle européenne, et la guerre entre les nations, que nous aurions à choisir entre le respect des traités et la sortie de l’Union européenne. 

Notre expérience nous dit d’abord que ce sont les traités qui, aujourd’hui, font naître et prospérer le nationalisme et l’extrême-droite.
Notre expérience nous dit que c’est la concurrence libre et non faussée qui détruit les sociétés européennes, bien plus sûrement que la coopération entre ces sociétés. Notre expérience nous dit que ce dont nous avons besoin en Europe, ce n’est pas de plus de concurrence, mais de solidarité, solidarité entre Européen.ne.s bien sûr, mais aussi de solidarité à l’égard de tous les êtres humains, à commencer par les réfugié·e·s et les exilé·e·s qui n’ont d’autres solutions que de venir chercher paix et assistance chez nous, en Europe. Notre expérience d’être humain ne nous dit pas de rejeter à la mer celles et ceux qui arrivent, démuni.e.s de tout sinon de l’espoir de vivre, notre expérience nous dit de tendre la main, de secourir, au nom de notre commune humanité.

Oui, il est raisonnable d’opposer notre expérience à leur raison inhumaine, notre solidarité, notre humanité, à leurs chiffres, à leurs traités, à leurs règles, à leur cynisme. 

Voilà notre alternative à leur idéologie du chacun pour soi.

Ce n’est pas le nationalisme, c’est l’humanisme, européen historiquement, mais à destination de toutes et tous. Parce que notre humanisme se veut civilisation. Et si l’Europe doit être quelque chose, que ce soit ce projet de civilisation là, non pas un marché ouvert à grand vent, non pas une forteresse refermée sur elle-même, mais une humanité en construction, qui se reconnaît dans la solidarité. Oui, notre Europe doit être « une parcelle d’humanité » pour reprendre une expression du grand Jaurès.

Face à l’urgence climatique, face à la menace qui se rapproche de la destruction du seul écosystème permettant la vie humaine, nous avons besoin d’une Union européenne humaniste qui contribue à l’émergence d’une « humanité réfléchissant à son unité supérieure » comme disait encore le grand Jaurès.
Telle est notre exigence pour un avenir commun, un avenir en commun.
Fiers et fières de notre passé commun, celui des humanistes, celui des Lumières, celui de la Grande Révolution, celui de Jaurès, voilà ce que sont les Insoumises et les Insoumis. Voilà qui nous sommes.

Voilà pourquoi, si vous voulez que ce passé forge votre avenir européen, il faut voter et faire voter le 26 mai prochain pour la liste présentée par la France insoumise.