« Grand débat » : cause toujours !

Après plusieurs mois de mobilisation des gilets jaunes, le gouvernement organise un « grand débat ». Il s’imagine enrayer la contestation de cette façon. Curieuse idée !

Il faut d’abord remarquer que les gilets jaunes ne demandent pas l’autorisation ou le droit de débattre. Ils le font déjà depuis des semaines. Que le gouvernement considère comme une concession de sa part d’octroyer au bon peuple la possibilité d’un débat laisse songeur. En réalité, les gilets jaunes savent très bien ce qu’ils veulent pour le pays. Ils ont formulé des revendications très claires. Dès lors, ce fameux grand débat ne peut pas vise autre chose qu’à gagner du temps et à affaiblir la portée des demandes des gilets jaunes.

Ce « grand débat » est une manœuvre tactique. Et il commence mal. Le président fait un interminable semblant de dialogue qui dure plus de 6 heures ! Le gouvernement est sous pression depuis des semaines. Il est placé sous la vigilance populaire : chaque action ou déclaration de ses membres est jugée sévèrement par un mouvement social qui recueille une large approbation des Français·es. S’il veut continuer sa politique, celle-là même que les gilets jaunes refusent, le gouvernement doit donc défaire le mouvement. Grâce à cette consultation, il compte bien démobiliser les gilets jaunes. Ceux-ci ont surgi sur la scène nationale ; ils se sont réappropriés l’espace public – en l’occurrence les ronds-points. Le gouvernement, avec le « grand débat », répond : « ce n’est pas comme ça qu’on fait… » Mais en réalité, c’est bien comme ça qu’on fait, si on veut se faire entendre. La preuve par l’exemple : les gilets jaunes ont remis à l’ordre du jour la question sociale et forcé ceux qui ne voulaient pas voir la France populaire à parler d’elle…

Combien de comités Théodule, de rapports en tout genre restés lettre morte, combien d’états généraux de ceci ou de cela, combien d’assises du bidule, combien de Grenelle de machin, combien de grands plans de bataille n’ont abouti à rien ?

C’est d’ailleurs une spécialité de ce gouvernement : les « assises de l’alimentation » n’ont pas permis d’interdire le glyphosate.  Le « plan Borloo » pour les villes est mort-né, exécuté en quelques phrases par Emmanuel Macron en public et devant son auteur…

Dès lors, il n’y a aucune raison de penser que ce « grand débat » pourrait avoir une issue différente. D’autant plus que les dés sont pipés. Dans sa lettre au Français·es, Emmanuel Macron a déjà clairement balisé la discussion. De quoi peut-on parler ? De supprimer des services publics mais pas de les renforcer ! Peut-on critiquer ce qui a été fait par le gouvernement depuis un an et demi ? Ce serait en pure perte puisqu’il n’est pas question de « défaire ce qui a été fait ». Et tout sera traité de la même façon.

Le gouvernement a son agenda, les « réformes » qu’il prévoyait de mettre en œuvre, il va chercher à en faire émerger les sujets. Il ne sera pas difficile d’affirmer que tous les témoignages de retraité·e·s qui auront été recueillis appellent comme réponse la réforme des retraites qui est déjà dans les cartons. Même chose pour la réforme des institutions, la fiscalité, l’écologie…

Et de toute façon à la fin qui va décider ? le président seul ! en monarchie présidentielle cela ne se passe pas autrement. Mais cela n’est pas comme cela que ça devrait se passer en démocratie où le peuple est souverain.

De toutes façons, le problème politique fondamental est esquivé. Les gilets jaunes ne revendiquent pas le droit de parler, ils veulent pouvoir décider !

C’est la règle du jeu démocratique elle-même qui ne leur convient pas : ils ne veulent être gouvernés, ni par de vieux notables paternalistes, ni par de jeunes loups de la finance. Ils veulent faire les choses eux-mêmes. Pourquoi sinon revendiquer l’instauration d’un référendum d’initiative citoyenne ? Avec son « grand débat », dont tout le monde comprend qu’il retiendra ce qui l’arrange, le gouvernement donne une réalité particulière à la blague bien connue : la règle en dictature, c’est « tais-toi ! », en démocratie, c’est « cause toujours… »

Mais je ne voudrais pas dire que tout est pure tactique et cynisme dans l’organisation de ce débat. Je crois que c’est aussi la preuve d’un aveuglement idéologique. En réalité, cette démarche est présentée par les macronistes comme une grande innovation très démocratique. Bon nombre le croit sincèrement ! Tout se passe comme si Emmanuel Macron, PDG de la start-up nation « Maison France » avait décidé de procéder à un audit. Pour lui, l’entreprise est le modèle indépassable de l’organisation de la vie collective. En conséquence, il imagine que l’audit est LE moyen démocratique par excellence. Emmanuel Macron avait joué cette carte à lors de sa campagne présidentielle.

Incapable de construire un programme politique, il avait fait appel à des cabinets privés spécialisés dans les études d’opinion pour collecter les « demandes » des électrices et électeurs qu’il comptait séduire en 2017. Le tout avait été présenté dans les médias comme un immense porte-à-porte, permettant d’être « au plus près du terrain » et bla bla bla… En réalité, c’était la preuve que ni lui ni ses soutiens n’avaient une idée claire de ce qui compte pour les Français·es, mais aussi du fait qu’il n’avait pas l’intention de les convaincre. Il entendait plutôt les séduire.

Il est amusant d’observer que les Marcheurs, qui depuis quelques semaines s’érigent en gardiens de la démocratie représentative, ont été les premiers à en saper les bases.

Car la démocratie représentative suppose que des hommes et des femmes, porteurs d’un projet de société clair et explicite, le défende devant les électeurs et les électrices et cherchent à les convaincre de la justesse de cette vision. C’est ainsi qu’on tranche entre des visions contradictoires.

Emmanuel Macron a fait tout l’inverse : il n’a pas défendu un projet cohérent qui tranche entre certaines possibilités. Il a fait du marketing fondé sur le « en même temps » : un excellent moyen (pas très honnête) de gagner à court terme ; le meilleur moyen aussi de décevoir à brève échéance. À peine un an et demi après son élection, les gilets jaunes ont sanctionné cette manœuvre.

Après avoir dévoyé l’idée de la représentation, Emmanuel Macron s’imagine pouvoir refaire le même coup. Mais il n’est déjà plus temps. Il a signé sa lettre au Français·es, « en confiance ». Nouvelle preuve d’aveuglement : qui donc fait encore confiance à Emmanuel Macron ? Certainement pas les « riens », « gaulois réfractaires » et autre « analphabètes » qui ont perdu « le sens de l’effort », et qui parfois « déconnent ».