L’ouragan Irma, drame humain et leçon politique

Entre le 29 août et le 12 septembre, l’ouragan Irma a ravagé les Antilles. Première fois dans l’histoire qu’un ouragan de force 5 frappe à cet endroit, il a touché une dizaine de territoires et tué une quarantaine de personnes. Bien entendu, les dégâts occasionnés sont partout considérables. La France a été durement touchée par cette catastrophe. Les îles de Saint-Martin (franco-hollandaise) et Saint-Barthélemy ont reçu de plein fouet l’ouragan, entraînant onze décès et des dégâts matériel immenses (seules 3 écoles sur 21 tiennent encore debout).

Ce que nous ne savons pas

Onze morts, des disparus, des lieux fracturés par manque d’eau et de vivres une semaine après la catastrophe : l’ouragan a eu des effets catastrophiques. Les risques sont désormais à l’épidémie, en l’absence de moyens de nettoyage ou de cuisine, d’autant plus que de la pluie est attendue ce week-end. Comment expliquer cette désorganisation locale ? Y a-t-il eu impréparation, ou abandon des populations ? Comment se fait-il que seuls 275 gendarmes et 20 médecins aient été déployés ?
Pour évaluer cette gestion de crise, Jean-Luc Mélenchon a demandé la constitution d’une commission d’enquête parlementaire. Il s’agit d’un organisme provisoire qui assure des auditions et des expertises afin de recueillir des éléments d’information publique. Il faut évaluer et réfléchir, au lieu de se prosterner devant les mises en scène d’Emmanuel Macron qui débarque une semaine plus tard pour se laver dans un seau et dormir dans un lit de camp !

Des paradis fiscaux qui font payer la population

Jusqu’en 2007, Saint-Martin et Saint-Barthélemy étaient deux collectivités guadeloupéennes. Elles ont été dissociées de la Guadeloupe pour leur attribuer l’autonomie fiscale. L’idée derrière la tête ? Les doter d’un code des impôts spécifique pour les transformer en paradis fiscal (code des contributions de Saint-Barthélemy et code général des impôts de Saint Martin). Sur ces îles, aucune solidarité des plus riche avec le reste de la France. En outre, les résidents depuis 5 ans ne paient pas d’impôt sur le revenu à Saint- Barthélemy, et sont exonérés de droits de succession et d’impôt sur la fortune pour leurs biens stationnés sur l’île. Une liste d’oligarques longue comme le bras dispose de villas à Saint-Barthélemy : Bill Gates, Johnny Halliday, Kate Moss… Autant de personnes qui échappent à la fiscalité tout en achetant sur le sol français.
Pourtant, sous le porche des milliardaires, la population des deux îles vit dans la misère. Plus d’un quart des actifs y sont au chômage (27%), et les 2/3 de la population vit avec moins de 780€ par mois. En outre, l’île de Saint Martin est coupée en deux entre les Pays-Bas et la France. Le côté hollandais utilise néanmoins le dollar, ce qui coupe l’île entre une partie hollandaise dynamique (grâce au dollar qui est inférieur à l’euro) et une partie française en difficulté et débordée par l’aide sociale, car même les néerlandais se rendent du côté français de l’île pour se faire soigner dans les hôpitaux de qualité. Comme de nombreux territoires ultramarins, ces îles sont abandonnées aux initiatives privées des milliardaires plutôt que de faire l’objet d’investissements publics, dans l’énergie ou la recherche notamment. S’il manque des fonds pour déployer les services d’urgence à temps, pour recruter les forces de l’ordre et la protection sanitaire, ou tout simplement pour assurer un niveau de vie décent, c’est à ce statut fiscal délirant que nous le devons.

Crise écologique et ouragans

Globalement, la force des ouragans contemporains va croissante, suite au changement climatique. Le réchauffement de l’atmosphère augmente l’humidité contenue, et offre plus d’énergie aux cyclones, eux-mêmes plus fréquents suite à au réchauffement de la température marine de surface. C’est donc l’activité humaine débridée et dérégulée qui crée les dispositions dangereuses pour de telles catastrophes. La planification écologique est ainsi une mesure de protection des populations partout sur le globe, pour le siècle à venir.
La Caisse centrale de réassurance, établissement public, a déclaré que les dommages s’élevaient à 1,2 milliard d’euros. En réalité, elle n’a pris en considération que les personnes couvertes, oubliant que la moitié des habitants de ces îles ne sont pris en charge par aucun prestataire d’assurance. Plus globalement, depuis 25 ans, les aléas climatiques ont coûté environ 50 milliards d’euros en France. Et les perspectives du changement climatique conduisent sans le moindre doute à une explosion de ce chiffre prochainement. Va-t-il doubler, tripler ? En attendant, ces 50 milliards d’euros correspondent à l’isolation thermique de près de deux millions de bâtiments. Et l’urgence consiste certes à réparer, mais aussi à entamer la bifurcation écologique. L’ouragan Jose, un autre actif dans les Caraïbes, est actuellement suivi avec prudence, car il pourrait traverser l’Atlantique et toucher nos côtes. Par ailleurs, les constructions toujours plus proches du littoral, la déforestation et la surexploitation du sable côtier expliquent pourquoi chaque passage d’ouragan est plus dévastateur que le précédent : il touche plus vite et plus directement les populations, en rencontrant bien moins d’obstacle préalables.

La finance en embuscade

En France, nous disposons d’un système mutualiste avec « l’état de catastrophe naturelle ». Chaque contrat d’assurance comporte une cotisation obligatoire à destination des victimes de catastrophes. Mais la finance rôde pour remplacer ce dispositif public. Denis Kessler, ancien vice-président du Medef, a dégainé au lendemain de la catastrophe en appelant à une « mutualisation mondiale des risques par le marché de l’assurance et de la réassurance », tout en soulignant que « si, par exemple, les Antilles devaient être détruites de manière certaine tous les deux ans par un ouragan, l’assurabilité du risque deviendrait impossible. Qui accepterait de supporter le coût de réparation d’une maison plusieurs fois de suite ? ». Ainsi, la délégation aux assurances privées des remboursements mènera avec la crise climatique à chasser les populations les moins riches. Aucun prestataire privé n’acceptera de les couvrir si de telles catastrophes se reproduisent. La financiarisation des risques menace ainsi la protection des populations.
De nombreuses compagnies d’assurance ont investi le créneau des « risques climatiques ». Elles voient dans ces derniers l’occasion de spéculer et de générer des profits immenses. De nombreux pays ou territoires souscrivent ainsi désormais des « bonds catastrophes » : des investisseurs financiers leur prêtent de l’argent contre un fort taux d’intérêt, mais perdent tout en cas de catastrophe naturelle. La finance parvient même à profiter des catastrophes écologiques : 10 milliards d’euros de bonds catastrophes ont été émis depuis le début de l’année. Le 4 août, par exemple, la Banque mondiale a émis 360 millions de dollars de bonds catastrophes pour le Mexique, afin de couvrir les coûts de séismes ou cyclones tropicaux. Ainsi, au lieu de payer les impôts nationaux, les plus riches se contentent de prêter de l’argent au gouvernement, et en perdent un peu en cas de catastrophe naturelle… c’est-à-dire trop tard, puisque l’argent manquait avant pour sécuriser la population ! La couverture publique des risques est donc à la fois un moyen de protéger les personnes, mais aussi de limiter les inégalités de revenus et éviter les risques d’effondrement boursier qu’elle porte en elle.