Philippe Juraver et Julie Garnier, visite de soutien aux camarades de l'usine Arjo Wiggins Sécurité

ArjoWiggins : histoire de la fermeture d’une usine ou histoire d’un hold-up ?

dans Espace des luttes

En janvier 2019, nous étions aux côtés des salariés de cette industrie, vieille de 2 siècles, qui apprenaient impuissants la fermeture de leur usine. L’histoire pourrait ressembler à ces histoires toujours tragiques de fermetures. Toutefois, le scénario n’était pas cohérent : ici le carnet de commandes était plein pour plusieurs mois, le savoir-faire était reconnu mondialement, les concurrents étaient inexistants, le secteur d’activité était par ailleurs stratégique pour la sécurité intérieure française (le site produisait du papier sécurisé utilisé pour les billets de banque, les passeports, les cartes grises…). Alors comment expliquer la fermeture de cette usine ? Et si la fermeture du site seine-et-marnais n’était pas dû à un accident, mais plutôt à la prédation en bande organisée de fonds étrangers ?

C’est la thèse défendue par maître Michel Henry, avocat de plusieurs ex-salariés de ArjoWiggins Security. Sequana, propriétaire en 2012 de l’usine, se fait prêter des millions d’euros d’argent public, en aides, subventions et prêts. Le secteur souffre effectivement de la hausse du prix du papier et de la baisse de la demande. Toutefois, plutôt que d’investir, le fonds Sequana qui est plus attiré par l’argent frais que par l’avenir, revend ce qui fait de ArjoWiggins sa renommée : à savoir ses brevets ! Pendant que Sequana les revend à Oberthur, le fonds cherche à se débarrasser de l’usine plutôt que de financer un plan social qui lui serait trop couteux. En la revendant pour un euro symbolique, l’affaire est bien plus rentable. Mais quelle est l’identitié de ce « courageux » repreneur ?

Le repreneur n’est pas un spécialiste du monde du papier : c’est un fonds germano-suisse nommé Parter Capital et Blue Motion Technologies. Derrière ces noms, des dirigeants pas si inconnus que cela : notamment Mr Rudiger TERHORST. Ce repreneur allemand n’en est pas à sa 1ère affaire. C’est notamment lui qui a repris l’entreprise Thomson Broadcasting basée à Conflans-Saint-Honorine (Yvelines) et qui l’a fait couler, mettant 126 salariés au chômage. Mis en examen pour « abus de confiance, banqueroute par détournement ou dissimulation d’actifs », ce repreneur a été condamné par le tribunal de commerce en 2017.

Ce passé n’a pourtant pas gêné la BPI puisque 10 millions d’euros sont prêtés à ce repreneur, et en prime, 4 millions d’euros de cadeau fiscal sont accordés par le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire. Intéressant de voir comment les PME connaissent toutes les difficultés du monde à obtenir un prêt de quelques milliers d’euros, tandis qu’un fonds déjà condamné obtient sans peine des millions… Le repreneur en profite et se sert allégrement. Tandis que l’usine laisse filer les marchés et les clients, y compris les plus fidèles (banque de Hong-Kong, etc), les dirigeants sortent des caisses plusieurs millions en complément de rémunération ! Un hold-up ! Il n’aura pas fallu attendre 1 an pour que les salariés se retrouvent à la porte.

Bruno Le Maire aura beau évoquer « l’irresponsabilité » des repreneurs, le mal était fait. Et l’irresponsabilité ne se limite pas à celle des repreneurs, mais également à celle du gouvernement qui a participé à ce désastre industriel sans se remettre en cause. Pourquoi avoir prêté des millions sans vérifier le passé des dirigeants ? Pourquoi ne pas prêter la même somme aux salariés prêts à reprendre leur usine en se constituant comme SCOP ? Pour qui l’argent public doit-il être dédié ? Les intérêts privés de fonds peu scrupuleux ? Ou bien l’intérêt stratégique national ? Avec le gouvernement libéral de Macron, la réponse est évidente.

Julie Garnier, pour l’Espace Des Luttes